Afzender: Fam. Buyssens
Geadresseerde: Emile

Mon cher Emile,

Nil nove sub sole! Il n’ y a rien de nouveau sous le soleil! Si l’ Antiquité romaine a connu des consuls laboureurs, la Gaule Moderne nous donne le spectacle de sous–chefs de gare jardiniers: j’ ai lu avec le plus grand plaisir l’énumération imposante de tes prouesses horticoles et te félicite de tes bons résultats

Mais il est pourtant une nouvelle qui nous a d’aventage charmés, et quand je te dis: nous, tu comprends que j’ associe ma femme à cet hommage: tu devines ce que je devine, n’ est ce pas, cher Emile; mais voilà au moins ce qui s’ appelle travailler pour le salut de la patrie! de tour cœur proficiat, et à toi, horticulteur émérite, et à ta charmante épouse, qui attendez donc un solide héritier. Je me figure déjà qu’il gambade sur tes genoux, ou qu’il joue des pieds dans son berceau. Comme tu seras fier, Emile; la vie aura pour toi une raison majeure, qui t’ est actuellement inconnue. Et ta vénérable mére est certainement heureuse dans l’ attente de cet événement important: un filleul à son âge, penses- tu?

Je suis moi-même ravi de ton bonheur, Emile, et n’aie nulle crainte de me le dépeindre: c’est pour l’avoir bien connu, que je comprends ta joie. Je suis très sensible à ta compassion, mais comme toi je reste sceptique: ne crois jamais ce que des officiers, quelque supérieurs soient-ils, te disent; ils n’en savent absolument rien. Comme nous, ce sont des rouages dans une machine, rien de plus! Si l’ avenir est aux audacieux, la prédiction de l’ avenir n’ est à personne.

A cet avenir pourtant, nous avons tous conscience de travailler: ton beau-frère entre autres un des premiers mes félicitations et fais-lui mes compliments. Et puis mon frère également, qui toujours se conduit en gaillard et que j’ appelle maintenant: mon lieutenant!, tant il est vrai qu’il a été nommé s/ l.
J’ y travaille aussi, Emile… mais de loin ! de très loin.

Heureusement les beaux jours sont arrivés, et le séjour à la mer est alors plein d’ agréments; lorsqu’ un dimanche après-midi nous avons pu nous prélasser sur la grève, j’ oublie aisément une semaine de travail.
Du reste, actuellement la besogne est toute normale et acquiert une régularité mathématique.
Le gosse étudie bien et la femme encore tous les jours se perfectionne dans la langue de Voltaire. Tout le monde en bonne santé, inutile de te le dire. Je reçois régulièrement tes compliments par le personnel sanitaire, mais je pense avoir compris que celui-ci ne transmet pas les miens, malgré « leur » promesse formelle.

Pieters m’a fait savoir qu’ il a dû subir une deuxième opération: celle-ci l’ a complètement sauvé, tout ragaillardi. Il a repris son ancien boulot. Par suite de modifications dans la réglementation des engagements d’ officiers, il n’ a pas été réadmis à l’ Arméé. Quant à son frère, le traitement qu’il subit, lui a déjà fait regagner plusieurs mouvements des articulations de la main: mais il s’ en faut encore de beaucoup qu’ il soit rétabli.

Voilà cher Emile, tout ce que je sais pour le moment. Tes succès administratifs me réjouissent aussi; et j’ espère que l’ avenir répondra du passé. Merci également pour le zèle avec lequel tu agrandis à distance ma collection. Un jour viendra où nous pourrons te rendre visite; mais il m’ est impossible pour le moment d’ obtenir des congés; je pense que ce sera là un événement d’ après- guerre.

Enfin, nos plus sincères vœux de santé de nous tous à vous tous; mille baisers de mon gas; et avant tout bonne réussite dans l’ affaire en cours, voilà notre plus ardent souhait.
Les T T T, tes amis
Télesphore Thérèse Télesphore